ARS VIVENDI

"Se pencher sur la Renaissance dans son ensemble amène d'emblée à constater qu'elle porte au plus profond de sa chair les stigmates d'une très forte tension entre deux éléments dissemblables : un élément contemporain, "la Naissance", à savoir un irrépressible et intuitif désir de liberté et de connaissance de son univers, et un élément passé, "l'Humanisme", cette soif intellectuelle et curieuse de (re)découvrir les origines de l'humanité" (F. Langlois).

 

Concrètement, l'homme de l'ère nouvelle revendique un rôle différent et plus actif que celui de ses prédécesseurs. Si l'homme médiéval a pu se nourrir des hautes vérités convoyées par le grand livre du Monde, la Bible, l'homo novus ressent le besoin pressant d'entreprendre une recherche qui lui soit propre, individuelle, pour accéder à une connaissance directe et immédiate de la Nature. Son objectif devient la lecture de cette Nature, son déchiffrement au moyen de la physique, de l'astronomie, de la science mathématique et de l'expérience. Leonardo da Vinci et Christophe Colomb seront, entre tous, les symboles de cette étape de l'Histoire.

 

Mais dans les dernières années du XVIe siècle, une fracture se produit et "l'homme confiant, actif, avide de connaissance et de liberté laisse la place à un être replié sur lui-même, méditatif et angoissé de constater que les connaissances acquises ne l'ont effectivement pas rendu plus libre, et que le peu d'autonomie qu'il vient de conquérir ouvre sur une vertigineuse responsabilité morale de soi‑même" (F. Langlois). L'homme se perd dans la tempête qu'il a lui-même déchaînée. Il assiste, stupéfait et incrédule, à des explorations, à des découvertes géographiques qui lui révèlent des lieux, des mondes et des peuples inconnus, jamais décrits par le passé. Avec la théorie copernicienne de l'héliocentrisme, il se voit dénier la position centrale que la tradition et la Bible lui avaient assignée, passant ainsi de sujet à objet de la création.

 

Lentement, mais inexorablement, l'image de la folie se fraye un chemin dans la conscience collective, remplaçant celle de la mort qui a régné sur tout le Moyen Âge. "Une succession de dates parle d'elle-même : la Danse des Morts du cimetière des Innocents date sans doute des premières années du XVe siècle ; celle de la Chaise-Dieu aurait été composée vers 1460 environ ; et c'est en 1485 que Guyot Marchand publie sa Danse Macabre. Ces soixante années […] furent dominées par toute cette imagerie ricanante de la mort. Et c'est en 1492 que Brant écrit Die Narrenshiff ; cinq ans plus tard on le traduit en latin. Dans les toutes dernières années du siècle, Jérôme Bosch compose sa Nef des Fous. L'Éloge de la Folie est de 1509" (Michel Foucault).Cette transformation de l'imaginaire collectif montre assez comment la mort est un élément extérieur à l'homme, tandis que la folie habite et prend forme dans sa conscience même.

 

Le XVIe siècle bouleverse les rapports entre l'homme et sa propre animalité : les monstres, les chimères impossibles créés par son imagination finissent par s'identifier à sa nature la plus secrète.

 

"Au pôle opposé à cette nature de ténèbres, la folie fascine parce qu'elle est savoir. Elle est savoir, d'abord, parce que toutes ces figures absurdes sont en réalité des éléments d'un savoir difficile, fermé, ésotérique […]. Saint Antoine, qui est tenté par elles, n'est pas soumis à la violence du désir, mais à l'aiguillon, bien plus insidieux, de la curiosité"

(Michel Foucault).

 

Les représentations de Bosch, Breughel, Bouts, Dürer, privilégient l'élément tragique de la folie ; le silence de leurs images révèle que la dimension onirique est une réalité et que, au-delà de la superficie, l'homme est suspendu à ses propres angoisses, vertigineusement attiré par elles. Toutefois, en introduisant la folie dans le cadre du discours, on cherche à en neutraliser le pouvoir, à la désarmer. C'est là le sens de toute la littérature qui trouve son origine dans Das Narrenschiff et dans l'Éloge de la Folie d'Érasme. Le sage s'en moquera, restant toujours capable de mettre ses bassesses en évidence, et de la relativiser. Érasme sourit du spectacle du monde, essentiellement parce qu'il est spectacle divin.

 

"En somme, si vous pouviez regarder de la Lune […] les agitations innombrables de la Terre, vous penseriez voir une foule de mouches ou de moucherons qui se battent entre eux, luttent et tendent des pièges, se volent, jouent, gambadent, tombent et meurent, et l'on ne peut croire quels troubles, quelles tragédie produit un si minime animalcule destiné à sitôt périr".  (Érasme)

 

Le sage sait que raison et folie vivent en un lien éternellement réversible:

 

"Si nous commençons à élever nos pensées vers Dieu […] cela même qui nous semble merveilleux de sagesse ne sera plus que folie". (J. Calvin)

 

"Chaque chose a deux visages. Parce que Dieu a décidé de s'opposer au monde, de lui laisser l'apparence et de prendre pour Lui la vérité et l'essence des choses […] c'est pour cela que chaque chose est le contraire de ce qu'elle semble être dans le monde […] Chaque chose a deux faces. La face extérieure présente la mort ; regardez à l'intérieur, vous y trouverez la vie, ou vice versa".

(S. Franck).

 

La soif de connaissance a contraint le sage à errer dans les galeries de ténèbres sans fin, et pour l'homo christiano, il n'existe plus qu'une seule issue vers la lumière : renier son savoir et s'identifier aux valeurs de la simplicité, de la charité chrétienne et de la contemplation extatique (mais non l'étude, ni l'analyse) de la nature, épiphanie parfaite et solaire de la grandeur infinie, de l'infinie bonté de Dieu. "Prosternez-vous tous et pleurez amèrement" telle est la litanie inlassablement entonnée par le père Savonarole dans les rues d'une Florence qui ne conserve désormais plus qu'un vague souvenir des fastes carnavalesques de Laurent le Magnifique. La poésie religieuse de l'aube du XVIe siècle exalte les protagonistes d'une vie simple, les seuls à s'être libérés de l'esclavage imposé par une curiosité infernale et peccaminuese. Les vers de Fra Serafino Razzi fournissent le meilleur exemple d'un nouveau modèle d'Ars Vivendi:

 

Quelle belle vie au monde, que celle d'un paysan.

Le jour avec deux bœuf il laboure les champ

Si c'est l'hiver il recouvre son dos

D'un sac : c'est son habit le plus beau

Le soir il ramène les bœuf

Les fait paître avec lui et puis ferme les yeux[…]

 

Quelle belle vie au monde, que celle d'un pêcheur

Sur le fleuve, dans sa barque, à toute heure

Qu'il fasse chaud, qu'il fasse froid

Ses filets pleins et beaux toujours il voit[…]

 

Quelle belle vie au monde, que celle de cette Dame

Pour le Christ elle s'est faite moniale et recluse

Travaillant sans répit, jamais elle ne se plaint

Modeste en son discours, modeste en son maintien[…]

 

Quelle belle vie au monde, que celle d'un ermite

Seul au désert, en sainte paix

Il croit toucher le ciel avec son doigt

Car libre il fait ce qui lui plait[…]

 

Quelle belle vie au monde, que celle d'un petit Frère

Heureux il ne pense qu'à servir Dieu ne désirant que cela

La Bible, un bréviaire, une paillasse

Sont ses richesses, il n'en aime aucune autreIl

Ne craint ni mauvaises langues, ni voleurs, ni couteau

Car il ne recherche ni honneurs, ni richesses, ni gloire

Mais jubile, chante et contemple le Seigneur

En tous lieux, en tous temps, à toute heure.

 

Daedalus a choisi de consacrer un de ses programme à l'âme trahie par le savoir, aux héros de la croisade pour une vie simple, aux porte-étendards de la docta ignorantia. Les musiques pleines d'espoir et d'ardeur religieuse furent certainement le vehicule le mieux adapté à la diffusion de cet idéal de vie, animé d'un formidable optimisme et de la foi en la Rédemption finale.

 

 

 

 

 

Roberto Festa

Traduction : Yaël Torelle