NEL MEZZO DEL CAMMIN DI NOSTRA VITA

 

Nel mezzo del cammin di nostra vita

mi ritrovai per una selva oscura,

ché la diritta via era smarrita.

 

Ahi quanto a dir qual era è cosa dura

esta selva selvaggia e aspra e forte

che nel pensier rinova la paura!

 

Tant' è amara che poco è più morte;

ma per trattar del ben ch'i' vi trovai,

dirò de l'altre cose ch'i' v'ho scorte. (1)

 

 

 

Pourquoi Dante commence-t-il le récit de sa descente aux Enfers au milieu de sa vie? «Nel mezzo del cammin di nostra vita»: fin d'un commencement ou commencement de la fin? Cet absolu d'une date qu'on devine signifierait-il alors que toute création prend naissance — comme toute «droiturière voie» — «in medias res»? Quel est le sens profond de cette formule inaugurale?

 

D'une part, dans l'incipit de la Comedia nous avons une séparation topographique, une ligne de démarcation entre la «selva oscura» et la sereine colline d'où rayonne la clarté divine. D'autre part, il «mezzo della vita» évoque une fracture chronologique entre l'âge infantile des erreurs de jeunesse et de la libido, et l'âge adulte de la raison, une rupture qui intervient aussi entre la poésie «divina» de la Comedia et la poésie antérieure du «dolce stil novo» représentée par la Vita Nuova. D'un coté, les rêveries adolescentes ébranlées par l'«ange de jeunesse» qui est apparu au poète encore «en son enfance», les «fantaisies» ou la «vaine imagination» qui condamne l'amoureux «à fantômer comme délireuse personne», à se sacrifier au culte des idoles de l'amour courtois et à la multiplicité des figures du désir. De l'autre, le poète de la Divine Comédie qui bénéficie de la caution «spirituelle» des Anges «divins». C'est ce que nous rappelle Béatrice à la fin du Chant XXX du Purgatoire:

 

Alcun tempo il sostenni col mio volto:

mostrando li occhi giovanetti a lui,

meco il menava in dritta parte vòlto.

Sì tosto come in su la soglia fui

di mia seconda etade e mutai vita,

questi si tolse a me, e diessi altrui. [...]

e volse i passi suoi per via non vera. (2)

(121-130.)

 

La notion de «seuil» invoquée ici trouve son mode d'emploi dans la spéculation sur les «âges de la vie» exposée dans le Convivio. La «pyramide» des âges s'ordonne selon la séquence suivante: adolescence, jeunesse, vieillesse, âge caduc. La première phase comprend 25 ans; le second palier s'étend jusqu'à 45 ans; par une nouvelle tranche de 25 ans, la vieillesse conduit jusqu'à 70 ans tandis que l'âge caduc se prolonge sur dix  ans. En réalité, cette tétrade cache une opposition binaire: comme l'indique l'image de l'arc tendu qui symbolise la vie, l'existence humaine suit une courbe successivement ascendante et descendante dont le «clinamen», l'«acmê» fractionne la jeunesse elle-même entre la trentième et la quarantième année, c'est-à-dire en moyenne dans la trente-cinquième année. De la symbolique de ce chiffre fatidique, le Convivio donne une justification théologique qui mérite toute notre attention:

 

Une raison me meut à ce dire: c'est que parfaitement nature fut Christ notre sauveur, lequel voulut mourir dans la trente quatrième année de son âge; car il n'était point convenable que la divinité vînt à se trouver dans une aussi indiscrète déclinaison, ni croyable qu'il ne voulût demeurer  en notre vie  au faîte puisqu'il y avait été dans le bas état de la petite enfance. Et ceci est manifesté par l'heure du jour choisie pour sa mort, car il voulut faire ressembler icelle à sa vie;  aussi Luc dit-il que quand il mourut il était presque l'heure de sexte, qu'on peut appeler le comble du jour. On peut donc comprendre par ce « presque » qu'en la trente-cinquième année du Christ était le comble de son âge.

 

Dans la tradition théologico-médicale l'âge moyen de la vie représenté par la limite des trente-cinq ans corresponde au moment où l'harmonie des quatre humeurs parvient à s'équilibrer parfaitement à l'intérieur de l'organisme projetant l'être humain vers les sphères les plus hautes de la vie contemplative. Au point crucial de son parcours physiologique, l'homme dépasse le handicap de ses origines pour assumer le rôle du «mélancolique génial» (Aristote). A l'instant critique de sa vie, où «il lui faut regarder en arrière et en avant», l'adolescent mélancolique qui accède à la maturité doit sacrifier son narcissisme et affronter l'image symbolique de l'Autre, autrement dit, changer son pour soi en pour autrui.

 

Car, comme dit Aristote, l'homme est un animal civil,  et c'est pourquoi nature requiert  de lui qu'il soit utile non seulement  à soi mais à autrui. [...] Il faut donc que l'homme, après sa propre perfection qu'il acquiert dans la jeunesse, vienne à celle qui jette sa lumière non seulement sur lui, mais sur les autres; il faut que l'homme en quelque sorte s'ouvre comme une  rose qui ne peut plus rester  close, et qu'il répande l'odeur en  son sein engendrée.

 

La Divine Comédie, pour Dante est l'oeuvre d'un passage obligé et nécessaire, une médiation qui en même temps désincarcère le lyrisme des origines de la prison des rimes amoureuses et le redéploie dans l'économie seconde d'une narration épique entreprise «in medias res».

 

 

 

 

Roberto Festa

 

 

(1) Au milieu du chemin de notre vie / je me trouvai par une selve obscure / et vie perdue la droiturière voie  /  je me trouvai dans une forêt obscure. / Ah ! qu’il serait dur de dire combien cette forêt  /  était sauvage, épaisse et âpre, / la pensée seule en renouvelle la peur! Elle était si amère, que guère plus ne l’est la mort; / mais pour parler du bien que j’y trouvai, / je dirai les autres choses qui m’y apparurent.

 

 

(2) Un temps je  le soutins avec mon visage: / en lui montrant  mes yeux adolescents, / je  le menais avec moi dans la voie droite. / Mais sitôt que je fus arrivée au seuil / de mon second âge, où je changeai  de vie, / il se déprit  de moi  et se donna  à d'autres [...] et il tourna ses  pas vers une voie d'erreur.