ROLAND DE LASSUS, JACQUES DE WERT

DAR L'ANIMA ALLE PAROLE

La Renaissance recherche quasi obsessionnellement de retrouver le pouvoir psychique de la musique grecque, légendaire à cause de sa capacité de moduler les affects de l’auditeur avec l’efficacité d’une puissance psychotrope. Bien entendu la musique grecque est morte et enterrée : elle s’évapore le jour même de sa naissance sur le marbre des théâtres antiques. Mais son «âme», sa dimension intellectuelle, psychique et mathématique, survit à ses dépouilles, survolant indemne plus de vingt siècles de théorie musicale. Son sang, soyons francs, avait cessé de circuler, coagulé comme une relique par le constructivisme mathématique très abstrait d’une certaine polyphonie. Mais dès 1550, il recommence à bouillir, grâce aux soins d’une nouvelle génération de compositeurs nerveux, mélancoliques et géniaux, lesquels, forts d’une nouvelle pharmacopée musicale, multiplient par dix les vertus efficaces de tous les ingrédients de l’écriture : dissonances, modulations déviantes, fausses relations et vertiges chromatiques de toutes sortes, tout est permis au nom de l’expression du texte. Certes, l’âme de la musique grecque renaît dans un réceptacle sonore qui n’a plus rien en commun avec la musique antique. Mais en ce qui concerne ses affects, le madrigal parle la même langue que son modèle antique, le même « grec » que musique et  médecine apprennent en commun dans leur enfance.

 

On imagine mal, de nos jours, jusqu’à quel point la Renaissance a conduit ce parallélisme. Son dénominateur commun a été la théorie de l’harmonie universelle, à savoir l’idée d’un rapport de consonance, d’affinité ou de convenientia, établi par cette doctrine entre l’équilibre des quatre humeurs et la mixtion de l’aigu et du grave dans le corps de la mélodie. L’équation est réciproque: la Renaissance peut la parcourir dans les deux sens, attribuant les qualités de l’harmonie musicale au tempérament et les qualités du tempérament à l’harmonie musicale. Ainsi, aux théoriciens du contrepoint, il sera donné d’incarner les affects dans les éléments de l’écriture, tandis que les tenants de la médecine galénique pourront s’amuser à calculer la proportion musicale du tempérament. D’où une conception « élémentaire » de l’écriture. Le contrepoint dispose d’une matière de quatre humeurs. La basse répond à la bile noire et à la mélancolie, le ténor au flegme, l’alto au sang et le soprano au feu. Tout le monde s’accorde là-dessus, de Ficin à Galilei, en passant par Glaréan, Zarlino, Artusi et même Monteverdi. Les modes sont aigus ou graves, tristes ou joyeux. Et on définira autant d’affects que d’éléments d’écriture à mêler dans le madrigal comme les ingrédients dans un médicament: affects modérés ou extrêmes, simples ou mixtes, consonants, dissonants, aigus (fureur, colère) ou graves et relâchés (mélancolie).

 

Le véritable génie consiste dans l’art du dosage que dicte l’instinct, comme dans l’art culinaire.

Brenno Boccadoro

Prologue

Sibylla Samia

Sto core mio