Parmi les nombreuses guerres que Charlemagne entreprend et gagne contre les Bavarois, les Frisons, les Slaves, les Avars, les Bretons, les Lombards, celles contre les Arabes tiennent relativement peu de place, dans l'histoire de l'empereur des Francs; en revanche, dans la littérature, elles s'accroissent au point de remplir les pages de bibliothèques entières. Pour retracer les origines de cette extraordinaire prolifération mythologique, on a coutume de se référer à un épisode historique obscur et malheureux: en 780, Charlemagne tenta une expédition pour délivrer Saragosse, mais fut rapidement contraint à la retraite. L'arrière-garde franque fut attaquée et défaite près de Ronceveaux. Parmi les noms des dignitaires tués, les chroniques mentionnent celui de Hruodlandus.

 

La Chanson de Roland ne fut écrite, en fait, que trois siècles après la défaite historique, par un auteur inconnu dont le nom apparaît à l'ultime vers du poème: Turold. Nous sommes au temps de la première Croisade, et l'Europe est tout entière traversée par l'esprit de la guerre sainte qui oppose le monde chrétien et le monde musulman. Nous ignorons si Turold a puisé dans une tradition déjà fermement établie, autrement dit: si la légende de Ronceveaux faisait partie du répertoire des trouvères. Ce qui est sûr, c'est qu'une longue tradition naît avec la Chanson de Roland, et que les gestes des paladins de Charlemagne connaîtront – en France d'abord, en Espagne et en Italie ensuite – une diffusion immense. Outre-Pyrénées, Roland devient Rodlan, et Orlando en deçà des Alpes. Les centres de propagation des Chansons sont les voies que parcourent les pèlerins: le chemin de Saint‑Jacques-de-Compostelle, qui traverse Ronceveaux, où l'on visite la tombe présumée de Roland; et la route de Rome, empruntée par Charlemagne dans ses guerres contre les Lombards, et lors de ses visites au Pape.

 

De Roland, la tradition française rapporte l'ultime bataille et la mort. Tout le reste de sa vie: naissance, arbre généalogique, enfance, jeunesse, aventures – lui viendra d'Italie, et sous le nom d'Orlando. Il est ainsi établi que son père est Milon de Clermont (Chiaromonte), porte-étendard de Charlemagne, et sa mère Berthe, sœur du souverain. Ayant séduit la jeune fille, Milon, pour fuir la colère de son royal beau-frère, l'enlève et s'enfuit en Italie. D'après certaines sources, Orlando naît à Imola; d'autres disent que c'est à Sutri – mais qu'il soit italien ne fait aucun doute.

 

Au XVè siècle, cependant, les aventures fantastiques d'Orlando et des paladins revinrent à la mode dans les deux cours italiennes les plus raffinées: celle des Medici à Florence, et celle des Este à Ferrare. Le cycle chevaleresque de la Renaissance s'ouvre sur le Morgante de Luigi Pulci (1432-1484), œuvre commandée par la mère de Laurent le Magnifique. À Ferrare, Matteo Maria Boiardo, comte de Scandiano (1441-1494) écrit l'Orlando Innamorato, poème inachevé qui est l'antécédent, le prologue du poème chevaleresque de Ludovico Ariosto, lequel entreprend son Orlando Furioso en 1504. Après en avoir publié une première version en quarante chants en 1516, l'Arioste se consacre à un long travail de perfectionnement de son œuvre, déjà visible, en fait, dans la deuxième édition du Furioso, en 1521. Le seul moyen d'étoffer un poème à la structure polycentrique et synchronique comme le Furioso, dont les événements se ramifient de toute part, se recoupant, bifurquant sans cesse, était de le dilater de l'intérieur, faisant proliférer épisode sur épisode, créant de nouvelles symétries, de nouveaux contrastes. Le poème, certainement, s'était construit de la sorte depuis le début – et c'est ainsi que l'auteur continua de l'augmenter jusqu'à la veille de sa mort: l'édition définitive date de 1532.

LA FAVOLA DI ORLANDO

(concert scénique)

 

Chi mett'el piè nell'amorosa pania

El bisson

Deh dove senza me, dolce mia vita

Piangeano quei signor

Haveasi Astolfo