JOHANNES PRIORIS: L'AGE D'OR DE LA POLYPHONIE

Prioris : Ton nom semble s'accompagner d'une pléiade d'interrogations auxquelles il semble bien que nous ne pourrons jamais apporter de réponses.

Prioris : Ce que tu nous as laissé de plus concret, ce sont tes notes et puis? des lieux et des dates qu'il est impossible d'entre-tisser pour former une trame, et une constellation de notices, totalement insuffisantes pour raconter une "histoire".

Musicien du Pape ou courtisan de Louis XII ? Italien, français ou flamand ? Ton art, où donc l'as-tu appris ? Dans la nef d'une cathédrale gothique, ou parmi les splendeurs de la Renaissance romaine ?

Prioris: Un nom  récurrent dans une quarantaine de documents, dans des poèmes et des livres de comptes, dans un testament, dans un journal de voyage...

Pour l'Ensemble Daedalus, Prioris représente le plaisir de découvrir un univers insoupçonné, confirmant une fois encore sa vocation pour les sentiers inexplorés, les voies toujours nouvelles.

Un Prioris a dirigé la Chapelle de Louis XII en 1503. On découvre son prénom, Johannes, sur une copie de la Missa de Angelis, qui figure dans un manuscrit désormais conservé à la Bibliothèque Nationale de Vienne, en Autriche. Le manuscrit est l'œuvre d'Alamire, le divin, le plus excellent parmi les copistes de son temps.

Dans une lettre datée de la même année, Jean d'Auton, le chroniqueur royal, informe son protecteur de ce que quelques représentants de la cour française, en voyage pour Gênes, ont eu une violente altercation avec des villains en furie

 

Et si grand peur leur firent, entre autres à ung nommé Prioris,

maistre de chapelle, qu'il cuydoit estre mort.

 

On ignore si notre homme a fait partie de l'effectif de la chapelle de cour durant la période où Ockeghem la dirigeait. Un lien existe pourtant entre le trésorier de Saint-Martin et Prioris :

 

Agricolla, Verbonnet, Prioris,

Josquin Desprez, Gaspar, Brumel, Compère,

Ne parlez plus de joyeux chantz ne ris,

Mais composez ung Ne recorderis

Pour lamenter nostre maistre et bon père. [1]

 

La signification réelle des mots nostre maistre et bon père est un mystère, qui trouve cependant une explication logique dans un autre texte, toujours de Cretin. Il s'agit cette fois de la Plainte sur le trespas de feu maistre Jehan Bracconier, dit Lourdault, chantre.

 

Nostre bon père et maistre Prioris

Prenez l'ardoize et de vostre façon

Composez cy ung Ne recorderis

Un chant qui n'ayt ung seul record de ris

Mais ung remors de lamentable son.

Josquin de Prez, ne faictés plus chançon,

Ains batissez la piteuse complainte

De ceste mort en maintz lieux beaucoup plainte.

Vous, Longueval et Mouton, pour parfaire,

Je vous requier vacquez à cest affaire.

 

Il nous paraît sensé d'imaginer que des attributs tels que nostre maistre et bon père, employés indifféremment pour Ockeghem d'abord, puis pour Prioris, doivent être pris dans leur sens humaniste de guide/modèle, ou comme un cliché récurrent dans les Actes des chancelleries de cour - mais certainement pas dans leur sens littéral.

En 1510, notre homme est élu premier chapelain, un charge qu'un décret de Louis XII définit comme ambulatoire. Prioris se voit désormais confier la formation de la maîtrise de la Saincte Chapelle (magister cantus puerorum).

Nous voici déjà à la fin de l'histoire. De Prioris, rien d'autre n'a survécu !

Pardon ! Il nous reste ses musiques, naturellement, qui continueront d'être publiées, avec les louanges des critiques et des académiciens, jusqu'en 1553.

 

Anno Domini 1491 : Rome. Une nouvelle piste, au gré d'un scénario complètement différent. Dans les registres comptables de Saint Pierre du Vatican, nous tombons sur un

 

D. Prioris, organistae, cum famulo suo

 

qui en échange de ses services reçut, pour lui et son famulus (le serviteur qui probablement actionnait les soufflets de l'orgue), une compensation de l'ordre de 2 ducats. Le D. qui précède le nom de Prioris signifie Dominus, appellation qui désignait usuellement les représentants des ordres ecclésiastiques. Organiste et famulus accompagnaient le chœur de la cathédrale, un groupe de voix destiné aux cérémonies privées du Pape, dont l'effectif était entièrement composé d'artistes italiens.

Une série de questions se pose immédiatement :

- Que faisait un transalpin dans un groupe entièrement italien ?

- Pourquoi Prioris, organiste, ne nous a-t-il pas laissé une seule pièce instrumentale ?

- Pourquoi n'existe-t-il pas d'autre source faisant état de sa qualité d'organiste ?

- Johannes Prioris et D. Prioris sont-ils la même personne ?

- S'il ne s'agit pas de la même personne, comment expliquer que la majeur partie des compositions attribuées à Prioris soient conservées dans les manuscrits de la Chapelle Sixtine ?

- Si D. Prioris n'est pas Johannes, alors qui est-il ?

 

Toute hypothèse, toute réponse envisagée ouvre sur un vertigineux cercle vicieux de nouvelles interrogations?

 

Et la personnalité de Prioris, son caractère ?

Pierre Moulu, dans le motet Mater floreat florscat raconte :

 

Rutilet delphicus de Longeval tumquam sol inter stella

lourdault prioris amenus

 

Et Jean Daniel, encore, dans le troisième couplet d'un de ses Noël :

 

Alexandre tout de het

Sur trois parties fist raige :

Prioris le doucelet

Y monstra bien son ouvraige.

Josquin si est adonné

Qui par sus tous a tonné,

Aussi a fait De La Rue

Tant qu'en a dance ma grue.

Noël !

 

Amenus, doucelet, timide, rêveur ou encore craintif - comme dans l'altercation avec les villains : un homme doux, qui préfère l'ombre à l'éblouissante clarté du succès ? Un personnage fait pour être oublié ? Oubli qui, dans le cas de Prioris, ressemblerait davantage à une vocation qu'à un facétie du destin ?

 

Roberto FESTA (traduction: Yaël Torelle)

 

 


 

[1] Guillaume Cretin : Déploration sur le trespas de feu Okergan